Ambulanciers paramédicaux : « un métier incroyable », mais pesant sur la santé mentale
Après avoir dévoué près de 40 ans de leurs vies aux services paramédicaux du Nipissing Ouest dans le nord de l’Ontario, Marilyne Hérard et Pierre Legault ont finalement pris leur retraite. Bien qu’ils gardent majoritairement de bons souvenirs de leur carrière, les enjeux liés à la santé mentale dans le secteur continuent de les inquiéter.
Marilyne Hérard n’avait que 19 ans quand elle a entamé sa carrière, et Pierre Legault en avait 23.

Pierre et Marilyne font équipe depuis le début de leurs carrières.
Photo : Photo du journal La Tribune
En toutes ces années de service, la gratitude des patients demeure l’une des choses les plus mémorables pour le duo.
Quand un patient te dit merci, ça fait chaud au cœur. Ça a été une très très belle carrière. Je n’aurais choisi aucun autre métier que celui-ci.
C’est un métier incroyable. L’unique récompense c’est quand les gens te voient dans la rue et disent merci
, lance Mme Hérard.
Elle raconte avoir rencontré de nouveau une jeune dame dont elle avait pris soin lorsqu’elle n’était encore qu’une fillette d’environ quatre ans.
Je la prenais comme ma fille donc à chaque fois que j’allais la chercher, je lui ramenais des crayons à colorier, un livret de dessins, des couronnes de princesses
, se souvient-elle.
Nous nous sommes croisées dans un magasin. Elle devait avoir 21 ou 22 ans maintenant et je l’ai entendu demander à sa mère maman c’est bien Marie Coca ? comme dans le film ! Et sa mère lui a dit que oui, et ça m’a touché
, renchérit-elle.

Pierre et Marilyne disent avoir été témoins de scènes traumatisantes pendant l’exercice de leurs fonctions.
Photo : Photo du journal La Tribune
De durs souvenirs
Toutefois, M. Legault et Mme Hérard n’ont pas que de bons souvenirs de leur métier.
En effet, les deux retraités affirment que certaines interventions ont été bouleversantes
pour eux, et malgré tous leurs efforts, ils en gardent encore de vifs souvenirs.

Les ambulanciers travaillent avec les pompiers durant les graves accidents de la route et portent secours à des victimes qui sont souvent dans des situations critiques. (Photo d’archives)
Photo : Police provinciale de l'Ontario
Pierre Legault se souvient particulièrement d’un incendie à l’époque qui a causé la mort d’un enfant.
Mon partenaire et moi étions les premiers arrivés sur la scène. Les flammes étaient atroces alors j’ai pris les extincteurs de feu et je me suis précipité dans la maison
, se souvient-il.
Il n’y avait pas assez de personnel à l’entrée pour qu’on puisse éteindre le feu afin de rejoindre la victime rapidement. Le temps que le feu soit éteint, le petit était décédé
, renchérit-il.
J’avais un enfant du même âge à la maison […] Ça m’avait vraiment bouleversé, et malheureusement il n’y a pas de bouton delete sur notre mémoire.
Mme Hérard aussi a vécu des événements traumatisants.
Tout au long de sa carrière, elle a porté plusieurs membres de sa famille sur sa civière, dont sa mère qui était atteinte d’un cancer.

Marilyne Hérard n’avait que 19 ans lorsqu’elle a entamé sa carrière d’ambulancière paramédicale.
Photo : Gracieuseté de Marilyne Hérard
Tu entends l’adresse et là tu es pris de peur […] Pierre m’a laissé m’asseoir à l’arrière de l’ambulance quand on l’emmenait à l’hôpital
, se rappelle-t-elle.
Elle est entrée à l’hôpital le 16 février et elle est décédée le 19. C’est un souvenir qui restera gravé dans ma mémoire pendant longtemps.
Selon eux, plus de ressources devraient être allouées à la prévention du stress professionnel, et du trouble de stress post-traumatique.
Il n’y a pas assez de support mental après certaines interventions […] On te pose la question une fois pour savoir si tu vas bien et vu qu’on répond souvent comme des robots, on dit oui et ça s’arrête là
, souligne-t-elle.
Mon défaut c’est que je me souviens de tout. […] S’il y avait assez de support moral, je n’aurais peut-être pas eu besoin de prendre un congé de maladie pour un an et demi.

Environ 10 à 15 % du personnel paramédical ontarien pourrait être absent à tout moment, pour cause de stress professionnel.
Photo : Radio-Canada / Orphée Moussongo
Santé mentale : un enjeu d’envergure pour le secteur
Mme Hérard et M. Legault ne sont pas les seuls à devoir faire face à des épreuves qui mettent leur santé mentale à l’épreuve.
Selon l’Association des responsables des services paramédicaux de l’Ontario, environ 10 à 15 % du personnel paramédical ontarien est à risque d’être absent à tout moment pour cause de stress professionnel, ainsi que de blessures dues au stress, y compris les troubles de stress post-traumatique

Greg Sage reconnaît que la santé mentale demeure un enjeu d’envergure dans le secteur paramédical.
Photo : Graqcieuseté de Greg Sage
Ça représente environ 1 000 personnes qui seraient en congé maladie à n’importe quel moment de l’année […] Ces congés peuvent durer des mois, voire même des années alors c’est un enjeu d’envergure dans le secteur
, précise Greg Sage, président de l’Association des responsables des services paramédicaux de l’Ontario.
Étant donné la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur de la santé, il est souvent difficile de trouver du personnel pour remplacer les travailleurs inaptes.
Il arrive souvent qu’on ne trouve pas de remplaçant, et si ça arrive, l’ambulance est mise hors service.
Greg Sage, président de l’Association des responsables des services paramédicaux de l’Ontario
Cependant, M. Sage stipule qu’en fonction des stations, divers protocoles sont mis en place, pour être en mesure de prévenir les blessures dues au stress.
C’est le cas de la station de Sturgeon Falls, où M. Legault et Mme Hérard travaillaient.

Stephen Kirk affirme que les moments où des ambulanciers paramédicaux décident d’abandonner la profession à cause du stress arrivent bien plus qu’il ne le souhaite.
Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault
On a un programme de soutien aux pairs qui est très efficace pour promouvoir la santé en milieu de travail et nous investissons également du temps, de l’énergie et de l’argent pour fournir le soutien nécessaire en matière de santé mentale
, explique Stephen Kirk, responsable des services paramédicaux pour le District du Nipissing.
Toutefois, il admet que les programmes ne sont pas toujours ce qu’il faut pour tout le monde.
Certains travailleurs ont décidé de changer de profession en raison du stress qu’ils éprouvaient en exerçant la profession
, reconnaît-il.

Une ambulance de Sudbury (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault
Dans une déclaration, le ministère ontarien de la Santé souligne la construction du Centre Runnymede, une structure qui sera dédiée au traitement de blessures liées au stress en milieu de travail.
Une fois ouvert, le centre devrait assister 1 500 premiers répondants chaque année, et accommoder 41 700 visites
, peut-on lire dans la déclaration.
Le ministère mentionne également de multiples subventions, notamment celle de près de deux milliards de dollars, pour lancer le nouveau programme de soutien en santé mentale pour le personnel de la sécurité publique, qui permettra aux ambulanciers paramédicaux et aux autres premiers intervenants d’avoir accès à des services de soutien ciblés en matière de santé mentale.
Des collègues essentiels pendant les moments difficiles
En raison de tout le stress que la fonction peut provoquer chez les premiers répondants, Pierre Legault et Marilyne Hérard sont reconnaissants d’avoir pu compter l’un sur l’autre pour alléger leurs cœurs.

Pierre Legault et Marilyne Hérard profitent des moments de conversation avec leurs collègues pour partager les leçons qu’ils ont apprises tout au long de leur carrière.
Photo : Radio-Canada / Orphée Moussongo
D’ailleurs, tous deux ont été d’une grande aide pour leurs collègues.
Pierre et Marilyne m’ont pratiquement appris à mieux me connaître mieux, en me demandant d’être attentifs à des signes qui pourraient indiquer que je suis plus stressé que d’habitude et comment gérer ce stress
, rapporte Mackenzie Gilligan, ambulancier paramédical pour les services sociaux du District de Nipissing.

Mackenzie Gilligan a été formé par Marilyne Hérard au début de sa carrière.
Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault
Je pense que des personnes comme Pierre et Marilyne sont essentielles pour le milieu parce qu’elles peuvent partager leurs expériences personnelles et les leçons qu’elles en ont tirées pour nous permettre de mieux exercer nos fonctions et de manière sécuritaire.
Maryline a toujours été comme une mère pour nous, on l’appelle Mama Bear parce qu’elle était toujours comme une deuxième mère au travail. Toujours respectueuse, sympathique et empathique
, lance Jean-François Morin, ambulancier paramédical pour les services sociaux du District de Nipissing.

Pierre Legault et Maryline Hérard ont travaillé en tant qu’ambulanciers paramédicaux pendan5t près de 40 ans.
Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault
Maintenant qu’ils ont pris leur retraite, Pierre Legault et Marilyne Hérard envisagent de faire ce qui leur plaît, et de jouir d’un repos bien mérité
après tant d’années de service.
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